Hiérarchiser les risques sans tropisme

This content is only available in French

Hiérarchiser les risques sans tropisme

Lors d’une conférence, dans le cadre du séminaire l’Essentiel de la finance[1], l’astronaute suisse Claude Nicollier avait surpris l’audience en évoquant le danger que faisaient courir les astéroïdes à l’humanité. Il répondait ainsi à une question sur la hiérarchie des risques environnementaux. On connaît de mieux en mieux ce qui s’est produit au Yucatán à la fin de l’ère du Mésozoïque et les incidences cataclysmiques de cette collision sur la planète[2]. L’astéroïde 66 MA, avec sa trajectoire inclinée et sa vitesse d’arrivée de 20 km par seconde, creusa un gigantesque cratère et fut la cause vraisemblable de l’extinction de masse d’une grande partie des espèces de cette époque.

 

L’interview récent d’un autre suisse, Thomas Zurbuchen[3], directeur de recherche auprès de la NASA, résume la situation: la question n’est pas « si » un nouveau choc va se produire ou non, mais « quand ». En avril 2020, une masse modeste de 2km de largeur (1998 OR2) a frôlé notre vaisseau planétaire à environ 6,3 millions de kms de distance, nous évitant un Hiroshima d’origine naturelle... Il semble que la probabilité d’une destruction totale de la planète soit faible car seuls 90 objets volants identifiés auraient cette faculté. La destruction d’une région, l’équivalent d’une grande ville, est par contre à prendre en compte sur la base du repérage d’environ 20´000 objets disposant de ce potentiel destructif.

 

Nous sommes ici sur le scénario du risque extrême ; la quasi destruction de la planète avec une probabilité très faible. Mais la théorie des cygnes noirs[4] nous enseigne que les événements improbables doivent être intégrés dans les scénarios de conduite de l’entreprise. Certains phénomènes censés ne se réaliser que très rarement (crise financière de 2008, pandémie 2020), se produisent tout de même et doivent, par conséquent, être intégrés dans la hiérarchisation des risques d’une organisation.

 

Autre situation comportant des risques et des conséquences extrêmes : la guerre. Présente, sous forme latente ou déclarée, depuis la nuit des temps et, sur de nombreux continents, elle ne figure plus en tête de liste des risques des pays occidentaux. Pourtant, en termes de victimes et de dommages, cette pathologie collective atteint les plus grands sommets (environ 10 mios de morts pour 14-18, victimes militaires uniquement, et 60 mios pour 39-45). Un peu comme l’astéroïde, la guerre jaillit par surprise. Une fois déclarée, elle s’alimente et s’amplifie d’elle-même. Elle échappe à la raison qui voudrait la ramener à la table de négociation.

 

Les pandémies sont plus fréquentes que les impacts météoriques majeurs ou les grandes guerres. La plus récente a pourtant surpris les spécialistes par sa vitesse de propagation et ses caractéristiques nouvelles. L’impact global à ce stade est resté toutefois bien en dessous des deux phénomènes décrits ci-devant. S’agissant des entreprises, les conséquences du confinement ont été très différenciées selon les modèles d’affaires, dramatiques pour les uns, favorables pour d’autres.

 

Un stratège d’entreprise, tout comme un gouvernement[5], doit prendre en compte tous les risques. Il doit tendre à l’exhaustivité et sortir du cadre de pensée conventionnel. Par exemple, le risque relatif aux changements climatiques doit être placé dans sa juste proportion et ne pas masquer tous les autres par tropisme. Ce que les anglo-saxons résument par la formule du think out of the box. Bien qu’à bas bruit dans leurs manifestations médiatiques et de faibles probabilités d’occurrence, l’astéroïde et la guerre ne doivent pas être négligés par le dirigeant. Les stratégies de localisation logistique, de diversification des métiers ou encore de répartition géographique des actifs financiers pourraient en bénéficier.

 

Blaise Goetschin

 
 

[1] L'Essentiel de la finance est le cycle annuel de séminaires de la BCGE sur des thématiques stratégiques d'actualité.

[2] « A steeply-inclined trajectory for the Chicxulub impact », Collins, Patel, Davidson, Rae, Morgan and Gulick, in Nature Communications, art 1480, 2020.

[3] « DART Mission. The likelihood of this threat is 100% », Urs Gehriger, Die Weltwoche [en ligne], 2020.

https://www.weltwoche.ch/amp/2020-22/weltwoche-international/dart-mission-die-weltwoche-ausgabe-22-2020.html

[4] La théorie du cygne noir, développée par le statisticien Nassim Nicholas Taleb, désigne par cygne noir un certain événement imprévisible qui a une faible probabilité de se dérouler et qui, s'il se réalise, a des conséquences d'une portée considérable et exceptionnelle.

[5] « The next catastrophe. Politicians ignore far-out risks: they need to up their game », The Economist [en ligne], 2020. https://www.economist.com/leaders/2020/06/25/politicians-ignore-far-out-risks-they-need-to-up-their-game