La pilule passe difficilement

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A l’heure où le souffle vital semble manquer aux investisseurs, la pilule apaisante fait défaut. Au mal de l’inflation, les dernières initiatives des banques centrales relevant leurs taux de 50 à 75 points de base, mouvements plutôt inédits, ne rassurent pas, bien au contraire. On craint l’inflation, on craint la récession, on craint la mobilisation… Tout est émotionnel et la pilule des taux d’intérêt à large spectre ne convainc pas. Les effets secondaires du traitement se diffusent et alimentent certaines anomalies ; ainsi, les devises en font les frais, principal étendard des régions qu’elles représentent. Elles réagissent tantôt à l’inflation, tantôt aux perturbations géopolitiques environnantes auxquelles elles sont sensibles. L’appréciation du dollar, refuge des investisseurs, atteint d’ailleurs 15% face à l’euro, 9% face au franc ou encore 10% face au yuan chinois depuis ce début d’année ; le billet vert, face à tous ses partenaires a rejoint ses sommets de 2002. Et, c’est sans compter sur le lien étroit qui lient la crise russo-ukrainienne, l’inflation enregistrée dans les différentes régions et les réactions des devises.

On voulait croire dans le différentiel d’inflation pour justifier les mouvements des changes, après celui des taux d’intérêt, mais les repères se perdent. En effet, la théorie voudrait que la valeur de la monnaie équilibre les mouvements d’inflation. Or, en prenant l’exemple de l’exportateur européen face à la concurrence de l’exportateur suisse, la comparaison des hausses de coûts respectifs n’est pas compensée par le mouvement pourtant important de dépréciation de l’euro face au franc (8% depuis le début d’année). En résulte une compétitivité rehaussée pour les entreprises suisses et dégradées pour les européennes.

 

Face à peu de repères, une extrême volatilité voit le jour et s’avère contagieuse, en particulier lorsqu’elle prend sa source dans les devises. Elle diffuse un biais émotionnel, qu’il soit financier ou économique. La fin des politiques non conventionnelles des taux négatifs et la normalisation de l’environnement des taux ne se réalise donc pas sans mal. Les effets secondaires rendent la pilule difficile à avaler et fait douter de la guérison du mal de l’inflation. Les marchés des changes seraient-ils prêts à tester les limites des effets secondaires avec un EUR/USD 0.85 et un USD/CHF à 1.10 ?

 

A n’en pas douter, le mal de cette époque, l’inflation, est encore peu comprise, tant sur sa nature que sur ses effets et les remèdes pour y palier. La confusion qu’elle engendre sur les marchés financiers ne doit pourtant pas faire oublier que les expériences et les leçons du passé servent aux entreprises dans la gestion de leur profitabilité, dans l’arbitrage entre fixation des prix et parts de marchés, dans la distribution entre salaire et engagement de long terme et dans la durabilité de leur processus de production de biens et de services. Ces entreprises là ne doivent pas être condamnées par les investisseurs, elles continuent leur activité et leur création de valeur ajoutée. Les petites et moyennes entreprises suisses gagnent même en compétitivité sur leurs partenaires européens. C’est probablement la lecture de la Banque nationale suisse qui semble peu préoccupée par la force du franc.

 

Valérie Lemaigre, économiste en chef BCGE