Le réalisme au service d'une transition énergétique

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Si le monde de la finance a indéniablement un rôle à jouer face au défi du dérèglement climatique et à la transition énergétique qu’il induit, l’efficacité de sa contribution requiert un certain sens des réalités.

 

La semaine du Building Bridges a été l’opportunité de se pencher sur le rôle que la finance doit exercer en faveur de la transition énergétique1. De fortes attentes sont formulées à cet égard. Au point de penser, à en croire certains, qu’il suffirait que l’ensemble des acteurs financiers décident, de concert, de réorienter le capital vers la seule transition énergétique pour mettre un terme à la menace que brandit le dérèglement climatique. Or, la transition énergétique est un élément, parmi tant d’autres, qui participe à la nécessaire mutation que notre modèle sociétal doit opérer pour faire face aux défis de demain. La nature complexe de notre modèle justifie qu’une attention soit conjointement portée aux dimensions environnementales, économiques et sociales. Cette transition qui donc, au-delà d’être énergétique est sociétale, requiert une démarche subtile reposant au moins sur deux piliers majeurs : une coordination efficace des acteurs de la transition et un effort de transdisciplinarité.

 

L’implémentation du premier pilier relève de la responsabilité de l’Etat. Il lui revient en effet de définir le contour du cadre incitatif permettant à l’ensemble des acteurs économiques de poursuivre leur mission respective tout en convergeant vers l’intérêt commun : l’atténuation significative des effets du changement climatique. En édictant des grands principes et lignes directrices, la Confédération Suisse légifère sur les questions essentielles portant, entre autres, sur le traitement de la question climatique (au travers de l’Ordonnance d’exécution sur les questions du climat). Dans un esprit de concertation conforme au principe de subsidiarité, elle délègue aux associations faîtières le soin de rédiger des recommandations ou directives reflétant la trajectoire désirée par la Confédération tout en tenant compte de la réalité économique du terrain. On a là un exemple de coordination efficace entre agents économiques, coordonnée cependant par l’Etat.

 

L’effort de transdisciplinarité est la contrainte induite par la crise climatique qui révèle la subtile interdépendance qui lie les écosystèmes environnementaux, économiques et sociaux. Désormais, les modèles d’analyse financière pure doivent se fondre avec les modèles climatiques de nature prospective. La finalité est désormais d’appréhender la matérialité financière d’un facteur de risque non financier tel que le climat. L’allocation optimale des ressources affectées aux solutions en faveur de la transition énergétique dépendra alors en partie de la fiabilité des modèles d’évaluation climatique.

 

Ces deux piliers – coordination et transdisciplinarité - révèlent à quel point la réussite de la transition énergétique repose bien plus sur le bon fonctionnement de l’ensemble de la chaine de valeur que sur les seules épaules du secteur financier. La nature complexe de notre monde, liée à la difficulté d’appréhender l’imbrication des phénomènes non financiers et financiers, impose un certain pragmatisme teinté d’humilité. L’équilibre général tient à la préservation et au renforcement conjoint des composantes environnementales, sociales, économiques et financières. Limiter notre attention à l’une de ses composantes ébranlerait l’équilibre général.

 

C’est donc sans surprise, qu’au sein de la finance, les rôles diffèrent en fonction des acteurs financiers. Certains font le choix stratégique de faire de ce thème le pilier majeur autour duquel s’articule leur approche et leur communication en matière d’investissement et/ou de financement. La problématique de transition énergétique occupe alors une place centrale témoignant d’une approche basée sur une conviction forte, que l’objectif visé soit l’optimisation risque/rendement ou l’impact. Dans ce cas spécifique, l’accent est mis sur les opportunités offertes par la transition. Cette ambition n’est possible qu’à partir du moment où l’acteur financier considéré est maître de la mission qu’il s’assigne.

 

Dans un autre registre, une banque cantonale comme la BCGE est chargée, au travers de la loi sur la banque cantonale2, d’une mission visant, principalement, à « (…) contribuer au développement économique du canton et de la région ». Cette orientation réglementaire tend à insuffler une démarche de nature pragmatique en matière de transition énergétique. Cette mission lui dicte d’apporter son concours, sans discrimination d’ordre idéologique ou moral, au tissu économique garant de l’équilibre général de notre modèle sociétal. Elle remplit ce rôle tout en accompagnant sa clientèle et en l’informant des risques inhérents au dérèglement climatique qu’elle intègre dans le champ des risques à considérer dans ses activités de financement et d’investissement. En aucun cas, sa mission au service de tous et toutes ne l’autorise à adopter une posture dogmatique. Le pragmatisme se substitue ici à la conviction abstraite. Ainsi, concernant le rôle que la finance devrait jouer en faveur de la transition énergétique, le réalisme nous dicte de valoriser autant les contributions directes, basées sur la conviction, que l’approche indirecte plus pragmatique visant à préserver le socle économique, en particulier la qualité de vie et l’emploi. Il s’agit là d’une condition indispensable à l’efficience de la transition.

 

Damien Contamin