Onde de choc

Chronique de Valérie Lemaigre, parue dans Le Temps le 2 mars 2020.

Onde de choc
Alors que partout dans le monde, l’actualité est dominée par le coronavirus et son rapprochement de notre région, les réactions médico-sociales, politiques, économiques et financières se propagent. La gestion de l’incertitude prévaut et le réflexe profondément humain de protection s’enclenche. De la contingence à l’action, le pas est franchi par les marchés financiers (chute de 5 à 6% des actions occidentales depuis la propagation du virus à l’Italie). L’onde de choc se transmet et l’intrusion parasite du virus infecte le poumon manufacturier chinois et interrompt la respiration du reste du monde. Ce choc externe, non sans précédent (SRAS 2003, même famille de coronavirus), est l’occasion de s’interroger sur les perspectives 2020. Ni rupture ni rebond économique n’étaient attendus en 2020 ; on parlait même de croissance monotone et fragile. L’actualité dément ces prévisions et, l’ampleur, la durée du phénomène et l’intensité de la réaction de prévention vont certainement altérer ces visions, si le choc de demande (interruption de la consommation par confinement) se transforme en un choc d’offre (fermeture prolongée de sociétés et interruption de la production de biens voire de services).

Sur les marchés financiers, le choc de la demande (interruption de la consommation chinoise pendant le nouvel an) a touché les compagnies de transport et de biens de consommation (chute des ventes de voitures de 92% en Chine en janvier). Le marché boursier européen, plus exposé à la dépense du particulier chinois, a souffert, en particulier le marché français significativement pondéré par des sociétés de consommation de luxe, et le marché allemand sensible au secteur du transport automobile. L’indice des actions suisses SPI abandonne moins (-1.3% depuis le début de l’année), notamment grâce à la résistance de son secteur de la pharma/santé. Finalement, sur les bourses internationales, le secteur de l’énergie est parmi les plus touchés, après la chute de près de 8% des prix du baril. Les marchés financiers s’inquiètent, pour l’instant, principalement du choc de consommation. Pourtant, en Suisse et en Europe, la part de la valeur ajoutée créée par les entreprises dépendantes de la Chine est comprise entre 2.5 et 3%.

Alors que le pic de nouveaux cas de coronavirus s’est déplacé de Chine en Corée, le choc de demande se mue en choc d’offre (production). En effet, la Corée intervient pour plus de 50% dans la chaîne de production du caoutchouc, près de 40% des mémoires (semi-conducteurs) et des tankers, ou encore plus de 30% des systèmes ABS. Sachant que la croissance du commerce mondial attend le retour de la contribution de ses trois principaux secteurs d’échanges, à savoir le pétrole, l’automobile et les semi-conducteurs, la diffusion à la Corée peut être inquiétante sur le plan économique et financier. Finalement, tout dépendra de la réaction et des mesures de prévention prises par les entreprises face à l’épidémie, à priori passagère. Pourvu que ce ne soit pas l’occasion de réviser plus drastiquement leurs investissements. A nouveau, la variable de contagion, cette fois sanitaire, peut s’avérer être la chute des prix de l’or noir et la force du billet vert. Se hasarder à la prévision de l’impact est dès lors trop précoce. Une fois encore l’exposition aux entreprises défensives stratégiques pour les besoins vitaux humains, tels que la santé et l’alimentation, devrait permettre de mieux résister.


Valérie Lemaigre - économiste en chef, BCGE